la grande ambition des femmes est d inspirer l amour
Etle constat est sans appel : sur les 2 000 films de la base de données, 8.65% d’entre eux donnent entre 60 et 100% de leurs dialogues à des femmes ; 15.7% offrent autant de dialogues aux hommes qu’aux femmes et les 75% restants sont donc des films à la parole majoritairement masculine. En outre cette enquête pointe aussi du doigt les
Lobjectif de faire comprendre aux spectateurs que la Tour a été construite dans un geste d’amour pour Adrienne, a été réussi. On remerciera Tatiana de Rosnay qui est à l’origine des idées de flashback sur le passé d’Eiffel. Les spectateurs alternent aisément entre le présent et le passé de l’ingénieur : dans une scène on
Cancer- Capricorne. Les caractéristiques opposées du Cancer et du Capricorne sont si réelles qu'elles en deviennent très complémentaires. Le Cancer est un être doux, tendre, délicat, plutôt nonchalant, sensible, rêveur et qui a tendance à compter sur autrui pour avancer. À l'inverse, le Capricorne est rigide, froid, réaliste
Avecl’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours.”. Ce livre c’est véritablement l’histoire romancée du “comment le petit Roman Kacew né en Lituanie d’un père fourreur et d’une mère comédienne devint Romain Gary
Jesavais que le choix d’un métier est la grande question de l’existence. Seuls 5 % des Français ont une vocation et la suivent. Les autres, font comme leur père ou leur voisin. Ils
nonton jan dara 2 the beginning imdb. On se fait souvent une idée réductrice de Germaine de Staël 1766-1817, dont on rappelle la conversation brillante et son essai De l’Allemagne?», qui marqua l’introduction du romantisme en France. Et en effet, fille de Jacques Necker, le ministre des Finances de Louis XVI, elle fut une femme de lettres et de salon. Dans celui de sa mère défilèrent tous les intellectuels du moment. Ecrivaine et philosophe, admiratrice de Rousseau et Montesquieu, elle ne tarda pas à ouvrir le sien, où elle accueillit les représentants des idées nouvelles. Romancière à succès, elle a côtoyé toute l’Europe des Lumières et fait tourner les têtes, à commencer par celle de Benjamin Constant. Mais elle fut aussi l’une des premières femmes à exprimer publiquement ses idées politiques. Au risque de déplaire, puisque, irrité par ses considérations égalitaires, Napoléon la chassa de France et l’obligea à se réfugier dans son château de Coppet en suite après la publicité Germaine de Staël, féminine ou féministe ? Féministe avant la lettre, elle fut une femme éprise de liberté qui revendiquait pour elle comme pour les autres un droit absolu au bonheur, une femme nouvelle dans une nouvelle société, une femme cherchant à concilier le cœur et la raison. La philosophe Geneviève Fraisse, spécialiste de la pensée féministe, s’intéresse depuis toujours à cette figure d’exception. L'OBS. Qu’est-ce qui vous a amenée à travailler sur Mme de Staël ? Geneviève Fraisse. Deux simples raisons m’ont conduite vers les écrits de Germaine de Staël. D’abord le livre de Julie-Victoire Daubié première bachelière en 1861 La femme pauvre» qui argumente contre l’ère post-révolutionnaire centralisatrice en démontrant que, pour les femmes, ce pouvait être mieux avant; il fallait donc que je m’intéresse à la charnière des années 1800. Ensuite Claude Lefort, quand il accepta, sans me connaître, mais à la lecture de mon projet, de soutenir ma candidature au CNRS au début des années 1980. Si je voulais travailler aux fondements philosophiques du discours féministe», Germaine de Staël m’intéresserait nécessairement, me dit-il d’une phrase lapidaire... j’ai suivi son conseil, et l’en remercie suite après la publicité Née en 1766, fille de Necker, Mme de Staël participe à la vie politique, intellectuelle et mondaine de son temps. Elle a la particularité d’avoir écrit à la fois sous la monarchie et après la Révolution française. Peut-on parler pour autant de figure de transition? Oui, mais sans l’idée qu’elle passe d’un monde à l’autre; car elle pense à partir des deux mondes. C’est une figure de transition certes, mais qui réfléchit dans un va-et-vient permanent. Là est sa richesse. Elle pense avec ce qui lui est donné dans le présent pour aborder le monde; elle n’est donc jamais dans le bilan, elle est toujours en train de rouvrir les dossiers. C’est le mot analyse» qui lui va le mieux. Dans l’introduction de De l’influence des passions», elle écrit Le philosophe veut rendre durable la volonté passagère de la réflexion.» Belle ambition… "De l'éducation des femmes" la réponse de Laclos au "droit d'importuner" Dans la biographie qu’il lui a consacrée, Michel Winock affirme qu’il a manqué à Mme de Staël un grand livre qui marquât l'imagination». Est-ce aussi votre avis?La suite après la publicité Non. Certes ses romans peuvent nous tomber des mains – mais ceux de George Sand aussi. En revanche, De la littérature» est un très grand livre, et même une clé pour suivre l'évolution de la littérature au tournant de la Révolution. Dans le chapitre Des femmes qui cultivent des lettres», certaines phrases résonnent encore L’existence des femmes en société est encore incertaine, et dans l’état actuel, elles ne sont, pour la plupart, ni dans l’ordre de la nature, ni dans l’ordre de la société.» Affirmation remarquable, où elle refuse l’opposition nature/société, biologique/social, schéma si prégnant de notre époque, un travers idéologique à mon avis. Ni nature, ni société ainsi met-elle les femmes dans l’histoire… Elle transforme le salon d’Ancien Régime en club d’après la Révolution Un peu plus loin dans le même texte, elle dénonce la tyrannie de l’opinion» dont sont victimes les femmes. Jusque-là, les femmes peuvent avoir de l’influence». Ce concept d’Ancien Régime définit la place des femmes dans l’espace public et politique; il est formalisé depuis plusieurs siècles et continuera à l’être après la Révolution, notamment par Mme de Genlis ou le Comte de Ségur, et au début de la IIIe république; tant que les femmes ne seront pas citoyennes. L’influence implique la médiation, le pouvoir de l’ombre, et dans l’ombre de l’espace politique. Or tout en exerçant une influence, les femmes sont soumises à l’opinion, avec un O» majuscule. Germaine de Staël décrit cette dépendance avec Delphine», roman qui parle de toutes les femmes, et Corinne ou l’Italie», roman qui parle d’une femme singulière, à savoir des artistes. Ces deux personnages ne trouvent pas le bonheur amoureux Delphine parce que Léonce ne saurait divorcer, Corinne parce que Oswald ne sait affronter l’opinion, défavorable à la femme artiste. Dans l’Ancien régime, ces femmes doivent obéir à la convenance au détriment du suite après la publicité Ah ! les femmes des Lumières... Mais comment passe-t-on de être soumise à l’Opinion à avoir une opinion»? Le mot opinion», pour l’espace public, pour le passage à la démocratie, est crucial en 1800, comme le montre si bien le texte Opinion d’une femme sur les femmes» de Fanny Raoul, paru en 1801. Mme de Staël est le témoin de cette bascule. On dit qu’elle transforme le salon d’Ancien Régime en club d’après la Révolution. Par sa pratique, elle déplace l’influence, qu’elle conserve – le terme est employé dans le chapitre De l’éloquence» -, et donne son opinion. C’est là que l’éloquence va prendre toute sa force. Pour Mme de Staël, l’éloquence, c’est comme un art des gouvernements» le théâtre est le pouvoir exécutif de la littérature», De l’esprit des traductions». Jules Michelet parlera quant à lui de ses monologues éloquents». En ramenant la démarche de Mme de Staël à l’art de la conversation», on réduit son geste transgressif, suite après la publicité Elle n’est pas une militante des droits des femmes, au contraire de la poétesse Constance de Salm, avec laquelle vous établissez un parallèle dans Muse de la raison». En quoi sont-elles complémentaires? C’est intéressant de les rapprocher car elles sont, toutes deux, des femmes de salons, en prise avec leur temps, très contemporaines»; et elles sont dans le partage. Constance de Salm a une cause et elle pense et démontre l’égalité des sexes. En revanche, Germaine de Staël n’est pas dans le plaidoyer, ce qu’elle souligne dans son Discours sur la Reine» Mon projet n’est point de défendre la Reine comme un jurisconsulte; j’ignore de quelle lois on peut se servir pour l’atteindre, et ses juges eux-mêmes ne s’essaieront pas à nous l’apprendre ce qu’ils appellent l’opinion, ce qu’ils croient la politique, sera leur motif et leur but. Les mots de plaidoyer, de preuve, de jugement, sont une langue convenue entre le peuple et ses chefs; et c’est à d’autres signes qu’on peut présager le sort de cette illustre infortunée.» Ce n’est pas une penseuse de l’égalité des sexes, c’est une penseuse de la liberté et de l’émancipation. Dans Des femmes qui cultivent les lettres», certains lisent qu’elle parle de toutes les femmes, d’autres qu’elle parle de la femme auteure. En fait, elle arrive à parler de toutes en parlant d’elle. Se faire oublier en racontant son histoire», écrit-elle. Elle manipule remarquablement le je», le toutes» et le chacune» elle est à la fois Delphine, Corinne et Germaine de Staël. Virginia Woolf travaillera de même, tout comme Simone de Beauvoir. Un "corps rigide" qui aimait la jouissance Simone de Beauvoir, par Geneviève FraisseLa suite après la publicité Mme de Staël sera notamment opposée à sa propre mère, Suzanne de Necker, sur la question du divorce. Le divorce est une clé de l’émancipation des femmes. C’est une question éminemment politique, sous la Révolution française et après. Il est autorisé en 1792, puis interdit en 1816. Germaine de Staël construit sa pensée philosophique sur la liberté. Elle ne pense pas le divorce par rapport au code civil, mais parce que exception et règle doivent être possibles. Pour Mme de Staël, tout le monde doit pouvoir divorcer et toute femme doit pouvoir être Corinne. Elle ne va pas le dire ainsi, mais elle va montrer, dans les deux cas, la souffrance de ces femmes qui se heurtent à l’Opinion qui les opprime. Elle pose les bases d’une double réflexion, qu’il est pensable de soutenir le divorce et qu’il est possible d’être couronnée au Capitole. Ce rapport singulier/pluriel est essentiel à sa démarche. Dans De la littérature», Mme de Staël utilise trois termes différents, esclaves», affranchis», parias». Leur destinée ressemble, à quelques égards, à celle des affranchis chez les empereurs; si elles veulent acquérir de l'ascendant, on leur fait un crime d'un pouvoir que les lois ne leur ont pas donné, si elles restent esclaves, on opprime leur destinée», écrit-elle. Toutes les femmes sont des esclaves, certaines seulement sont des parias. Ces termes serviront à décrire les diverses positions des femmes opprimées, puis, celui d’ ilote», qui désigne les esclaves du temps de Sparte, apparaîtra autour des années 1830. Julie-Victoire Daubié parlera ainsi de l’ilotisme séculaire» des femmes. La suite après la publicité Mme de Staël a une double position elle pense que les femmes doivent être exclues des affaires publiques, et qu’en même temps il faut y participer. Dans De l’Allemagne », elle affirme qu’on a raison d’exclure les femmes des affaires politiques et civiles. Sauf que dans la notice sur Aspasie, dans la Biographie universelle, ancienne et moderne» de Michaud en 1812, elle écrit le contraire Dans une république, la politique étant le premier intérêt de tous les hommes, ils ne seraient point associés du fond de l’âme avec les femmes qui ne partageraient pas cet intérêt.» La question est dans quel régime politique les femmes participent, ou non, à la vie de la cité? Mme de Staël pense que suivant les contextes, soit on a raison d’exclure les femmes des affaires de la cité, et l’opinion et l’éloquence suffisent, soit on est Aspasie, à la grande époque athénienne, et on participe aux affaires de la cité. Elle penchera tout de même davantage pour la république que la suite après la publicité Olympe de Gouges rappelle que la femme a le droit de monter à l’échafaud, mais pas à la tribune. Michelet dira que les femmes sont responsables mais pas punissables». On peut aussi les voir exclues et responsables. Les femmes avaient sans doute dans l’Ancien régime trop d’influence sur les affaires», écrit Mme de Staël dans De la littérature». C’est un trait, la faute des femmes, qu’on retrouve souvent, après La Commune par exemple. Quand survient un désastre, une guerre, une révolution, elles pourraient en être la cause. Alors les femmes sont responsables, voire coupables. Et pourtant elles n’ont que de l’influence et ne prennent pas part aux affaires de la cité. Mariage, médecine, éducation... qui a inventé l’inégalité des sexes? Avec le droit à l’opinion, on sera responsable mais peut-être plus accusée à tort, de façon imaginaire. De l’influence à l’opinion, puis à l’éloquence, elle dessine une place politique pour les femmes, à commencer pour elle-même. Au fond, Germaine de Staël n’identifie pas la citoyenneté comme telle. Mais aujourd’hui sommes-nous certaines que la citoyenneté nous donne une place dans la société? Ce n’est pas sûr. La culture des lettres m’a plutôt valu plus de jouissances que de chagrins» Est-ce qu’elle considère que les mœurs sont l’affaire des femmes?La suite après la publicité Oui, les femmes doivent aussi rester dans la sphère domestique. Elle n’a pas vraiment tranché cette affaire. Elle est loin d’être la seule. Rousseau a bien bétonné la séparation entre la famille et la cité. Ce béton va mettre deux siècles à se fissurer, autour d’une chose très intéressante la question de la rivalité. Les femmes ne doivent pas devenir les rivales des hommes ; c’est pourquoi le partage des sphères est essentiel. Pourquoi le poète Lebrun ne veut pas que les femmes deviennent poètes? Parce qu’il y a assez d’hommes en rivalité. C'est l'enjeu de ce que j'appelle la démocratie exclusive», le fait de ne pas laisser les femmes accéder à la démocratie à taux plein. On ne les veut ni écrivaine, ni femme politique. Il faudra 200 ans pour contourner ces obstacles. À l’opposé, dès 1808, le philosophe Charles Fourier aurait bien vu les femmes en concurrentes politiques. Il écrit dans Théorie des quatre mouvements et des destinées générales» que les femmes avaient à produire, non pas des écrivains, mais des libérateurs, des Spartacus politiques, des génies qui concertassent les moyens de tirer leur sexe d’avilissement». Le jour où Rousseau a failli devenir un peu moins machoLa suite après la publicité Un des autres thèmes de son œuvre est que la femme ne peut pas avoir à la fois l'amour et la gloire. Elle écrit cette célèbre formule dans De l'Allemagne» en 1810 la gloire est le deuil éclatant du bonheur». Revenons sur cette phrase galvaudée et utilisée tronquée. La citation complète est la suivante On a raison d'exclure les femmes des affaires politiques et civiles, rien n'est plus opposé à leur vocation naturelle que tout ce qui leur donnerait des rapports de rivalité avec les hommes et la gloire elle-même, ne saurait être pour une femme qu'un deuil éclatant du bonheur.»On universalise le propos alors qu’il concerne précisément et uniquement les femmes chez Jean-Luc Godard par exemple. Certes on connaît la contradiction entre gloire et bonheur. Aussi, il faut analyser l’expression deuil éclatant». S’il y a deuil, c’est que le bonheur a existé, il n’est pas nécessairement empêché par la gloire. Mais quel bonheur ? Dans la préface de 1814 aux Lettres sur Rousseau», Germaine de Staël écrit la culture des lettres m’a plutôt valu plus de jouissances que de chagrins.» ou encore les jouissances de l'esprit sont faites pour calmer les orages du cœur.» La suite après la publicité “Ce livre déshonore le mâle français”, ou les 50 ans du “Deuxième sexe” L’étude est un remède au malheur d’une part, un outil de compréhension d’autre part en développant leur raison, on les éclaire sur les malheurs souvent attachés à leur destinée». Donc, si je cultive les lettres, ou simplement ma raison, je vais comprendre le malheur d’être femme. La gloire comme deuil éclatant du bonheur» c'est aussi la possibilité de l’écrire. Ce rapport souffrance/jouissance, bonheur/malheur a toujours intéressé les philosophes. Kierkegaard, cité par Simone de Beauvoir en exergue du deuxième volume du Deuxième Sexe» Quel malheur que d'être femme, et pourtant le pire malheur quand on est une femme, est au fond de ne pas comprendre que c'en est un.» Diderot Femmes que je vous plains.» Nietzsche La loi des sexes dure loi pour la femme.» Propos recueillis par Amandine Schmitt Geneviève Fraisse, bio express Philosophe, historienne de la pensée féministe, Geneviève Fraisse est directrice de recherche émérite au CNRS. Elle a notamment publié La Fabrique du féminisme» Le Passager clandestin, 2012, poche 2018, Muse de la raison» Alinea 1989, Folio-Gallimard, 2017, Du consentement» Seuil, 2007, édition augmentée 2017 et Le Privilège de Simone de Beauvoir», Actes sud, 2008, édition augmentée, Folio-Gallimard 2018. Dernier ouvrage paru La Sexuation du monde» Presses de Sciences-Po, 2016. Paru dans "L'OBS" du 2 août 2018
Six vies, Six noms Hokusai a changé de style et de nom avec une aisance sans pareille, de Shunrô, Sôri, Hokusai, Taito, Iitsu à celui de gakyô rôjin manji. Le destin a accordé à ce génie fou de dessin et de peinture » une très longue vie, employée à la recherche du trait juste, dans une infinie diversité de styles et de supports. Il est sans doute malaisé pour un esprit occidental de comprendre qu’à un seul individu peuvent s’attacher des dizaines de noms. On ne devrait pourtant pas s’en étonner dans un pays, le Japon, où chaque changement de règne entraîne le choix d’une nouvelle appellation. Pourquoi celui d’un patronyme ne serait-il pas également variable selon les circonstances, infiniment diverses, qui traversent toute une vie? C’est le cas de celui que la postérité a fini par désigner sous le nom de Hokusai 1760-1849 et dont on estime qu’il a pu porter plus d’une centaine de noms Tokitarô à 3 ans, Tetsuzô à 9, Tatsumasa, Katsushika, et ainsi de suite jusqu’à l’un des derniers, et sûrement son favori, Gakyôjin Hokusai, le fou de dessin ». Presque un nom par année de vie, avancent certains historiens, d’une vie qui avoisine 90 ans et a produit pas loin de trente mille dessins, dont l’attribution, on l’imagine, n’est pas toujours aisée… Shunrô, l’éclat du printemps » 1778-1794 La profusion, la vitalité, l’inventivité sont indissociables de la vie de Hokusai qui éprouvait le besoin d’abandonner son nom ancien lorsqu’il changeait de genre, comme on se dépouille d’un manteau usagé, passant de l’estampe de théâtre aux livres illustrés, puis aux gravures de voeux, aux paysages ou aux manuels techniques, les extraordinaires Manga. Quelques-uns d’entre eux, cependant, correspondent à six étapes importantes de sa carrière. Son premier nom d’artiste, Shunrô, l’éclat du printemps », il l’a reçu de son maître Katsukawa Shunshô 1726-1792, dans l’atelier duquel il est entré en 1778. Cet apprenti de 18 ans est probablement né le 31 octobre 1760, année du Dragon, dans le quartier de Honjô, à l’est d’Edo, l’ancien nom de Tokyo. Le district est aussi connu sous le nom de Katsushika, qui lui servira plus tard de patronyme. On ne sait rien de sa famille, si ce n’est qu’il a certainement été adopté par un miroitier au service du shôgun, vers l’âge de 3 ou 4 ans. Est-ce d’avoir été élevé dans une famille d’artisans qui façonne sa sensibilité artistique? Hokusai n’a pas écrit de mémoires, pourtant, à l’occasion de deux textes accompagnant ses œuvres, il note que sa passion sincère pour l’art » s’est développée dès l’âge de 6 ans. Hokusai, Le Pavillon du turbo cornu, série Sites à la mode dans les quatre directions de la capitale de l’Est, vers 1785-1787, estampe nishiki-e, format chûban, 19 x 25,5 cm, signature Shunrô ga » À 13 ans, il est apprenti chez un xylographe, et, peut-être en même temps, commis chez un libraire, deux formations qui sont à la racine de son amour de la gravure et de la littérature classique. Katsukawa Shunshô est un des maîtres reconnu de l’art de l’estampe, réputé pour ses portraits d’acteurs du kabuki et de belles femmes, les bijin. Le premier, il a su se démarquer des stéréotypes de ce genre d’images et rendre à ses modèles la particularité de leurs expressions physiques. Ce style expressif, qui lui vaut un grand succès, va imprégner le futur Hokusai. En cette fin du XVIIIe siècle, l’estampe, désormais entièrement polychrome, nishiki-e, est devenue un art qui suscite un engouement extraordinaire dans toutes les classes sociales d’une société prospère. Appelée ukiyo-e, image du monde flottant », elle cristallise, par son style vif et raffiné, l’esprit de ce monde de divertissement et de pur plaisir qu’on trouve dans les théâtres et les jardins d’Edo, la nouvelle capitale, et près des maisons vertes » de Yoshiwara, le quartier des courtisanes. Hokusai, L’Acteur Ôtani Hiroji dans le rôle du lutteur de sumô Nuregami no Chôgorô, 1789, estampe nishiki-e, format hosoban, 28 x 13cm Romans populaires et cartes de voeux Vivre seulement pour l’instant, contempler la lune, la neige, les cerisiers en fleur et les feuilles d’automne, aimer le vin, les femmes et les chansons, se laisser porter par le courant de la vie… », écrit le romancier Asai Ryôi, en 1661. Le jeune Shunrô débute modestement dans ce monde brillant des estampes commerciales d’acteurs en bichromie, des illustrations de romans populaires, ces livres à couverture jaune » ou kibyôshi, des cartes de voeux, qu’on appelle surimono. Quelques indices, cependant, permettent de penser que Shunrô a déjà été remarqué un éditeur, Tsutaya, lui commande spécifiquement, en 1790, des estampes d’acteurs et des illustrations de programmes de théâtre… Sôri et la nouvelle vision de la peinture 1794-1805 Le maître Sunshô meurt en 1793 et Shunrô quitte son atelier cette année- là, sans que l’on sache s’il a été congédié ou s’il est parti de son plein gré, après une querelle que la rumeur attribue à son caractère ombrageux et foncièrement indépendant. Reste que, très curieux des nouvelles techniques et modes d’expression – un trait de personnalité qui mérite d’être souligné dans un Japon totalement fermé à tout apport étranger depuis 1638 –, il s’est déjà intéressé à la perspective occidentale telle que l’utilisent les estampes de Toyoharu 1735-1814. Il est possible aussi qu’il ait suivi l’enseignement de Shiba Kôkan 1747-1818, peintre familier des Hollandais autorisés à accoster à Nagasaki. Entre 1793 et 1795, l’artiste doit faire face à de grandes difficultés, tant sur le plan personnel – sa femme meurt, le laissant seul avec trois enfants en bas âge – que professionnel, produisant peu d’oeuvres signées Kusamura Shunrô. Hokusai, Jolie femme attendant une visite, vers 1797-1804, kakemono, rouleau de papier, 38,6 x 48,6 cm, signature Hokusai ga» Mais, en 1795, Hokusai se voit proposer de prendre la direction de l’atelier de peinture de Tawaraya Sôri actif entre 1760 et 1780. Il adopte le nom de Sôri II en hommage au maître. Pour brève qu’elle soit, la période qui s’engage alors porte en germe l’évolution à venir de l’artiste. Il se détourne du monde de l’ukiyo-e, bien décidé à prouver qu’il peut développer une carrière de vrai » peintre. Peut-être profite-t-il à ce moment-là des enseignements du style Kanô, école de peinture officielle du shôgun, inspirée de l’esthétique chinoise. Quoi qu’il en soit, Hokusai Sôri est à la recherche d’une nouvelle vision de la peinture. Il se rapproche des cercles littéraires de son temps, il compose des poèmes, écrit des récits et s’intéresse à l’édition d’estampes non commerciales. Apparaissent en effet, dans les années 1790, les kyôka surimono, poèmes accompagnés d’illustrations. Hokusai, Sifflet de la cerise d’hiver, série Sept Manies des jeunes femmes sans élégance, 1801-1804, estampe nishiki-e, format ôban, 38,2 x 25,8 cm Hokusai, dont la notoriété s’étend, propose aux sociétés de poètes, tel le cercle Asakusa, d’inverser le procédé il fournit des séries d’estampes sur lesquelles on composera kyôka ou haiku. Il en dessinera trente-deux entre 1799 et 1809. Perspective occidentale Le style Sôri s’affirme dans sa pleine singularité. Ses personnages, femmes à la toilette, courtisanes en promenade, paysans ou artisans vaquant à leurs occupations, semblent mus par une sorte de mélancolie indolente, une tristesse diffuse qui les rend immatériels. Les belles délicates étirent leur frêle silhouette avec raffinement, et leurs visages allongés ont déjà la forme de pépin de melon », si caractéristique de ses oeuvres ultérieures. Dans la même période, il poursuit ses recherches sur la perspective occidentale qu’il met en application dans la série Chûshingura. Nouvelles Estampes en perspective, sur le thème très célèbre de La Vengeance des 47 rônin la ligne de fuite mais aussi les nuages sur le mont Fuji sont un emprunt à l’art occidental. Enfin, on voit naître son style si particulier de paysage et ses thèmes de prédilection le mont Fuji, les plantes, les vagues. Les personnages, toutefois, n’y sont pas encore intégrés, comme ils le seront dans les chefs-d’oeuvre des années 1830. Mais le siècle qui se termine a vu l’apparition d’un artiste doué d’un style graphique qu’on ne peut confondre avec aucun autre. Le peintre Hokusai est né. Hokusai, atelier de l’étoile polaire » 1805-1810 À partir de 1800, Sôri signe désormais Hokusai, qui signifie atelier de l’étoile polaire », un signe probable que le peintre aurait rallié la secte bouddhique de Nichiren, spécifiquement attirée par le culte du bodhisattva Myôken, incarnation de l’étoile polaire. Depuis quelques années déjà, l’artiste a choisi cet astre comme son symbole, et le montrera désormais à de nombreuses occasions tout au long de sa vie. À l’intérieur même de cette période, ses signatures vont néanmoins varier il est, entre autres, Katsushika Hokusai pour les romans ou les estampes populaires, Hokusai Tatsumasa ou Gakyôjin Hokusai, fou de peinture », pour les kyôka surimono, et on peut affirmer que ce changement selon les genres est important pour lui, un peu, souligne l’historien Matthi Forrer, comme s’il appliquait un nom de marque à ses œuvres. Hokusai, Enfants à leurs jeux, entre 1804 et 1813, surimono, 38,4 x 53,2 cm, signature Katsushika Hokusai ga », Tsuwano, Katsushika Hokusai Museum of Art. 1798 constitue un tournant dans sa carrière. Hokusai quitte l’atelier Tawaraya et fonde sa propre école. Sa notoriété est déjà grande et il apparaît comme le principal dessinateur de kyôkabon et kyôka surimono. Peu à peu cependant, sans abandonner complètement ce domaine des estampes non commerciales ses élèves ont aussi repris le flambeau de cette activité, il renoue brillamment avec les gravures bon marché et les livres populaires plus de mille illustrations, entre 1804 et 1815, pour ces derniers, soit à peu près deux cent trente-cinq volumes ! En 1805, il travaille avec le grand écrivain Kyotukei Bakin 1767-1848 à une édition japonaise du grand classique chinois Contes au bord de l’eau, un projet qui fera date. Est-ce parce qu’il y règne une plus grande liberté à la fois de sujets et de format et que son inventivité passionnée peut se déployer sur ce terrain ? Hokusai, Album de peintures, 1808-1809, un volume sur papier, signature Hokusai », Londres, Victoria and Albert Museum. Dans une première période, de 1798 à 1804, Hokusai continue à exploiter le style des années Tawaraya personnages féminins à l’expression douce et mélancolique, aux figures souples et allongées. À partir de 1807, apparaissent les grandes lignes de recherche qu’il développera par la suite. Les expressions des visages, leurs émotions affleurent sous son pinceau et trouvent un écho dans le rendu des paysages, aussi délicats et éthérés que sont l’âme et l’esprit de ceux qui les traversent. Par ailleurs, Hokusai s’intéresse de plus en plus à la perspective occidentale, qu’il avait déjà mise en oeuvre dans une série des Vues des lieux célèbres d’Edo, en 1799. En 1805, avec une Vue de la plage de Noboto à marée basse depuis la côte de Gyôtoku, il persévère dans cette direction et introduit même dans une autre estampe la notion de clair-obscur, en utilisant une ombre par-dessus les couleurs c’est la première apparition de ce genre dans l’estampe japonaise. Excentricités artistiques Cette période est aussi celle où ses excentricités artistiques, qui deviendront célèbres, se manifestent. En 1805, sa renommée de peintre égale celle de graveur. Il se lance, au temple Gokoku, proche d’Edo, dans un véritable happening » public un portrait de cent vingt tatami 21, 6 mètres sur 9 de Daruma, le fondateur du bouddhisme zen. Hokusai a tapissé une surface de 350 mètres carrés de papier et y a promené un énorme balai de bambou trempé dans une cuve d’encre. Ce n’est que lorsque le panneau a été dressé sur cadre que les spectateurs ébahis ont compris qu’il s’agissait du buste du patriarche porte-bonheur… Taito, étoile de la Petite Ourse » 1810-1819 En 1810, la célébrité de Hokusai est un fait établi. Ne raconte-t-on pas que le shôgun Ienari l’a convié, en 1804, à un concours de peinture où il doit affronter un autre artiste renommé, Tani Bunchô 1763-1840? Loin de se plier aux règles de la compétition, Hokusai a fait démonter une porte coulissante qu’il a balayée d’encre bleue, en lignes sinueuses. Puis il a fait venir un coq qu’il a incité à se promener sur la surface, après lui avoir trempé les pattes dans de la peinture rouge. Une fois le panneau remis en place, toute l’assemblée a reconnu la rivière Tatsuta, chargée de feuilles d’érables à l’automne… L’anecdote, pour vraie qu’elle soit, est révélatrice de la légende qui le nimbe. Car on dit aussi que Hokusai peut immortaliser une volée de moineaux sur un grain de riz ou peindre en utilisant ses doigts, ses ongles ou le manche d’un pinceau, enfin, n’importe quel objet… Rien ne résiste à ce fou de peinture ». Hokusai, Sangino Takamura, pêcheuse d’ormeaux, série Cent Poèmes de cent poètes expliqués par la vieille nourrice, vers 1835, estampe nishiki-e, format ôban, 25,6 x 36,6 cm, Hokusai a 50 ans, un âge déjà avancé dans le Japon du XIXe siècle, et songe en conséquence à ce qu’il pourra léguer de son savoir à la postérité. C’est l’époque des manuels qui s’ouvre, étonnante à nos yeux d’Occidentaux mais non pour l’esprit d’un bouddhiste convaincu qui a connu une illumination l’artiste est investi d’une mission, celle de transmettre son expérience, ses découvertes, les nouvelles voies d’exploration de la peinture. Hokusai adopte alors le nom de Taito, inspiré par Taihokuto, l’ étoile de la Petite Ourse ». Nombreux sont les disciples qui accourent à lui lors d’un voyage à Nagoya, en 1812. Hokusai, Carnet de croquis, 1814, Metropolitan Museum of Art, New York Cet automne, le Vieil Homme a fait par hasard un voyage vers l’ouest et s’est arrêté dans notre ville, écrit un artiste. Nous nous sommes d’abord rencontrés chez Gekkôtei Bokusen […] puis il a exécuté plus de trois cents croquis de toutes sortes. D’immortels, du Bouddha, d’érudits et de femmes, d’oiseaux, de bêtes sauvages, d’herbes et d’arbres, en dessinant aussi le véritable esprit de tout cela. » Les élèves vont recopier et mettre en page beaucoup de ces croquis, publiés par un éditeur en 1814 c’est le premier volume des fameux dessins au fil du pinceau », Hokusai manga, une méthode qui va connaître un tel succès qu’on demandera au maître d’en produire de nouvelles séries. La vie quotidienne du Japon Ce sont près de quatre mille dessins en quinze volumes qui seront réimprimés au long du XIXe siècle. Toute la vie quotidienne du Japon s’y trouve, saisie sur le vif avec un humour et une affection palpables les plantes et les animaux, mais aussi les paysages et les artisans, croqués avec leurs outils, leurs attitudes, les gestes de leur travail. Des écrivains célèbres préfacent chaque tome, s’émerveillant de ces images indescriptibles et sans égales, dont la contemplation ne cesse d’inspirer ». D’autres manuels techniques suivront, dont les études amorcent certaines visions des grandes estampes du mont Fuji. Hokusai, Femmes préparant le thé autour de l’âtre, 1816, Metropolitan Museum À la même époque, Taito s’attache avec une particulière virtuosité aux shunga, les peintures de printemps » ou images érotiques, qui sont le fruit d’une longue tradition de l’art japonais. Il y décrit les acrobaties sexuelles, et parfois singulières, souvent malicieuses, de couples où les femmes pulpeuses et épanouies ont remplacé les silhouettes frêles des années précédentes. Iitsu, une nouvelle vie 1820-1834 En 1820, Hokusai atteint l’âge de 60 ans, et son anniversaire conclut un cycle complet du zodiaque, formé de soixante combinaisons possibles. L’importance est extrême pour tout Japonais, d’autant que l’année est, logiquement, à nouveau celle du Dragon. Hokusai change de nom pour prendre, non sans malice, celui d’Iitsu, âgé de nouveau de un an ». Une nouvelle vie commence, symboliquement et, étonnamment mais faut-il vraiment s’en étonner, parlant de Hokusai, le plus fécond, le plus incroyablement inventif des artistes de son temps ?, esthétiquement aussi. C’est de cette période, pourtant très noire sur le plan personnel sa femme et une de ses filles meurent, une autre divorce, son petit-fils l’accable de ses dettes de jeu que dateront les grandes estampes qui feront de Hokusai le peintre le plus connu de l’art japonais et l’identifieront définitivement aux yeux des Occidentaux. Hokusai, Vent du sud, ciel clair Le Fuji rouge, série Trente-Six Vues du mont Fuji, vers 1830-1834, estampe nishiki-e, format ôban, 26,1 x 38,1 cm Nourri d’un enthousiasme renouvelé, Hokusai Iitsu retourne d’abord au monde littéraire. Une commande importante de trente-six surimono carrés lui est faite, en 1821, année du Serpent, sur le thème des coquillages. Hokusai déploie toute son ingéniosité et sa liberté de ton pour faire de cette série, Coquillages de l’ère Genroku, une oeuvre unique dans les annales de la nature morte. Il multiplie les références littéraires, historiques, légendaires et les jeux de mots pour chaque illustration de mollusque, cernée d’un cartouche rouge. L’année suivante, année du Cheval, il dessine une mémorable suite de chevaux, Umazukushi, d’un raffinement stupéfiant sur l’estampe du Talisman du cheval, le cartouche du titre, en forme de calebasse, est une allusion à celle dans laquelle l’ermite chinois Chôkarô range son cheval magique. Peut-on imaginer plus grande subtilité ? Hokusai, Umazukushi Komashobu Le Talisman du Cheval, 1822, 18 x 20cm Le thème du paysage est récurrent dans l’oeuvre de Hokusai depuis ses débuts, par sa présence aussi bien dans les estampes commerciales que dans les surimono ou les illustrations de livres. Mais la manière dont il le traite à partir des années 1830 dans trois séries d’estampes, Trente-Six Vues du mont Fuji, Voyage au fil des cascades des différentes provinces et Vues extraordinaires des ponts des diverses provinces, constitue une véritable révolution dans le genre, en même temps qu’elles rendent soudain les Japonais curieux de leur archipel et de sa nature. Une des conséquences sera la multiplication des pèlerinages et des voyages destinés à admirer la beauté des sites célèbres. Le bleu de Berlin Jusque-là, dans la peinture aristocratique chinoise ou japonaise, le paysage n’avait servi que de faire-valoir, de décor à des scènes ou des portraits. Hokusai, Pont de bateaux de Funa dans la province de Kôzuke vue ancienne, série Vues extraordinaires des ponts des diverses provinces, vers 1834, estampe nishiki-e, format ôban, 26,4 x 38,4 cm, signature Saki no Hokusai Iitsu hitsu », Tsuwano, Katsushika Hokusai Museum of Art. Désormais, sujet à part entière, il acquiert une âme et renvoie son spectateur à sa vision intérieure. Le mont Fuji n’est évidemment pas un lieu banal. Montagne la plus sacrée du Japon, incarnation d’Amaterasu, plus grande déesse du panthéon shintô, sa représentation est déjà présente chez Hokusai en 1790, telle un phare qui aimanterait ses pensées. L’investissement spirituel n’a d’égale que l’extrême modernité du traitement choix d’un grand format, précision topographique, description méticuleuse et pleine d’humour des activités humaines, audace des cadrages et des signes graphiques… Même la couleur est une nouveauté, la belle polychromie ayant été précédée d’une série imprimée en aizuri-e, grâce au Berorin ai, le bleu de Berlin ou de Prusse, fraîchement débarqué, qui est un pigment stable, contrairement à l’indigo japonais. Le succès fut tel que l’éditeur commanda à Hokusai dix estampes supplémentaires, portant le nombre des vues du mont Fuji à quarante-six. Gakyô Rôjin Manji, le vieil homme fou de dessin 1834-1849 Que peut-on encore espérer lorsqu’on atteint 75 ans, âge considérable dans le Japon du XIXe siècle, et qu’on a été reconnu comme le plus grand artiste de son époque? La perfection de son art, et rien d’autre. C’est à la poursuite de celle-ci que Hokusai s’attache les quinze dernières années de sa vie. Et c’est bien le moins que, pour cheminer avec une telle ambition, il choisisse derechef un nouveau nom. Ce sera Manji, dix mille ans », précédé de Gakyô Rôjin, littéralement le Vieil Homme fou de dessin ». De 1830 à 1834, Hokusai a non seulement produit des paysages exceptionnels mais aussi des estampes extraordinaires sur les fleurs et les animaux. Ce sont ces Carpes sous une cascade, Tortues nageant ou Iris et Sauterelle, qui, parvenant en Europe, auront une grande influence sur les impressionnistes et les créateurs de l’Art nouveau. Deux carpes sous une cascade, 1831, estampe nishiki-e, format uchiwa-e, 23,2 x 28,7 cm, signature Hokusai Aratame Iitsu hitsu », Cleveland Museum of Art Ce n’est certainement pas la première fois que l’art de Hokusai atteint l’Europe. Même, en 1826, un épisode singulier a eu lieu. Une délégation du comptoir colonial hollandais de Deshima, cette enclave autorisée aux étrangers, se rend à Edo et, après avoir rencontré le shôgun, trois de ses membres demandent à connaître Hokusai. S’ensuivra un échange surprenant Hokusai recevra du papier et des aquarelles hollandaises et répondra à la commande de plusieurs peintures, peut-être une quarantaine, de scènes de la vie japonaise et des vues d’Edo. Certaines se trouvent aujourd’hui au musée d’Ethnologie de Leyde, aux Pays-Bas. Hokusai, Dragon dans les nuées, 1849, kakemono, shihon, encre de Chine et lavis bleu outremer sur papier, 102,5 x 42,5 cm, signature Kyûjû Rôjin Manji hitsu » Un univers fantastique Si Hokusai reste dans ses dernières années un immense graveur, il accorde une place prépondérante à la peinture. La crise économique de la fin des années 1830 le réduit à la misère et le force, pour survivre, à vendre ses dessins dans la rue. Comble de malheur, un incendie détruit son atelier et la plupart de ses œuvres, en 1839. On dit que, réveillé en pleine nuit, l’artiste de 80 ans n’emporta rien d’autre que ses pinceaux, témoignant par là de sa foi en l’avenir. Une confiance qu’il entretient, en dessinant, chaque jour, entre 1842 et 1844, un lion chinois ou shishi, animal de légende porte-bonheur. L’animal est plus qu’un exorcisme contre la maladie et la mort c’est un exercice de dessin époustouflant, tantôt aimable, tantôt grotesque, accusant de grandes ressemblances avec les personnages qui ont toujours occupé le monde de Hokusai, courtisanes, pêcheurs, artisans ou samouraïs… Hokusai, Spectre d’Oiwa-san, série Cent Histoires de fantômes, vers 1831-1832, estampe nishiki-e, format chûban, 24,8 x 18,2 cm, signature Saki no Hokusai hitsu », Tsuwano, Katsushika Hokusai Museum of Art Il est aussi, par son caractère anthropomorphique, une porte d’entrée dans le dernier monde esthétique du peintre. Un univers à la limite du fantastique, de l’animiste et du mystérieux, où les dragons sourcilleux sont aussi réels que les tigres ondoyants. C’est toute la nature, des cascades aux chrysanthèmes, qui prend une allure surnaturelle les fantômes et autres monstres ne sont jamais loin. Fouler les champs d’été Hokusai s’éteignit le 18e jour du 4e mois de 1849. Avant son dernier soupir, il avait composé un dernier haiku Tel un fantôme, je foulerai d’un pas léger les champs d’été. » Son testament, néanmoins, il l’avait écrit dix ans auparavant, dans une postface aux Trente-Six Vues du mont Fuji Depuis l’âge de 6 ans, j’avais la manie de dessiner la forme des objets. Vers l’âge de 50 ans, j’avais publié une infinité de dessins, mais tout ce que j’ai produit avant l’âge de 70 ans ne vaut pas la peine d’être compté. C’est à l’âge de 73 ans que j’ai compris à peu près la structure de la nature vraie, des animaux, des herbes, des arbres, des oiseaux, des poissons et des insectes. Par conséquent, à l’âge de 80 ans, j’aurai encore fait plus de progrès. À 90 ans, je pénétrerai le mystère des choses ; à 100 ans je serai décidément parvenu à un degré de merveille, et quand j’aurai 110 ans, chez moi, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. Je demande à ceux qui vivront autant que moi de voir si je tiens parole.»
La princesse de Clèves de Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette PREMIERE PARTIE La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second. Ce prince était galant, bien fait et amoureux; quoique sa passion pour Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, eût commencé il y avait plus de vingt ans, elle n’en était pas moins violente, et il n’en donnait pas des témoignages moins éclatants. Comme il réussissait admirablement dans tous les exercices du corps, il en faisait une de ses plus grandes occupations. C’étaient tous les jours des parties de chasse et de paume, des ballets, des courses de bagues, ou de semblables divertissements; les couleurs et les chiffres de madame de Valentinois paraissaient partout, et elle paraissait elle-même avec tous les ajustements que pouvait avoir mademoiselle de La Marck, sa petite-fille, qui était alors à marier. La présence de la reine autorisait la sienne. Cette princesse était belle, quoiqu’elle eût passé la première jeunesse; elle aimait la grandeur, la magnificence et les plaisirs. Le roi l’avait épousée lorsqu’il était encore duc d’Orléans, et qu’il avait pour aîné le dauphin, qui mourut à Tournon, prince que sa naissance et ses grandes qualités destinaient à remplir dignement la place du roi François premier, son père. L’humeur ambitieuse de la reine lui faisait trouver une grande douceur à régner; il semblait qu’elle souffrît sans peine l’attachement du roi pour la duchesse de Valentinois, et elle n’en témoignait aucune jalousie; mais elle avait une si profonde dissimulation, qu’il était difficile de juger de ses sentiments, et la politique l’obligeait d’approcher cette duchesse de sa personne, afin d’en approcher aussi le roi. Ce prince aimait le commerce des femmes, même de celles dont il n’était pas amoureux il demeurait tous les jours chez la reine à l’heure du cercle, où tout ce qu’il y avait de plus beau et de mieux fait, de l’un et de l’autre sexe, ne manquait pas de se trouver. Jamais cour n’a eu tant de belles personnes et d’hommes admirablement bien faits; et il semblait que la nature eût pris plaisir à placer ce qu’elle donne de plus beau, dans les plus grandes princesses et dans les plus grands princes. Madame Élisabeth de France, qui fut depuis reine d’Espagne, commençait à faire paraître un esprit surprenant et cette incomparable beauté qui lui a été si funeste. Marie Stuart, reine d’Écosse, qui venait d’épouser monsieur le dauphin, et qu’on appelait la reine Dauphine, était une personne parfaite pour l’esprit et pour le corps elle avait été élevée à la cour de France, elle en avait pris toute la politesse, et elle était née avec tant de dispositions pour toutes les belles choses, que, malgré sa grande jeunesse, elle les aimait et s’y connaissait mieux que personne. La reine, sa belle-mère, et Madame, sœur du roi, aimaient aussi les vers, la comédie et la musique. Le goût que le roi François premier avait eu pour la poésie et pour les lettres régnait encore en France; et le roi son fils aimant les exercices du corps, tous les plaisirs étaient à la cour. Mais ce qui rendait cette cour belle et majestueuse était le nombre infini de princes et de grands seigneurs d’un mérite extraordinaire. Ceux que je vais nommer étaient, en des manières différentes, l’ornement et l’admiration de leur siècle. Le roi de Navarre attirait le respect de tout le monde par la grandeur de son rang et par celle qui paraissait en sa personne. Il excellait dans la guerre, et le duc de Guise lui donnait une émulation qui l’avait porté plusieurs fois à quitter sa place de général, pour aller combattre auprès de lui comme un simple soldat, dans les lieux les plus périlleux. Il est vrai aussi que ce duc avait donné des marques d’une valeur si admirable et avait eu de si heureux succès, qu’il n’y avait point de grand capitaine qui ne dût le regarder avec envie. Sa valeur était soutenue de toutes les autres grandes qualités il avait un esprit vaste et profond, une âme noble et élevée, et une égale capacité pour la guerre et pour les affaires. Le cardinal de Lorraine, son frère, était né avec une ambition démesurée, avec un esprit vif et une éloquence admirable, et il avait acquis une science profonde, dont il se servait pour se rendre considérable en défendant la religion catholique qui commençait d’être attaquée. Le chevalier de Guise, que l’on appela depuis le grand prieur, était un prince aimé de tout le monde, bien fait, plein d’esprit, plein d’adresse, et d’une valeur célèbre par toute l’Europe. Le prince de Condé, dans un petit corps peu favorisé de la nature, avait une âme grande et hautaine, et un esprit qui le rendait aimable aux yeux même des plus belles femmes. Le duc de Nevers, dont la vie était glorieuse par la guerre et par les grands emplois qu’il avait eus, quoique dans un âge un peu avancé, faisait les délices de la cour. Il avait trois fils parfaitement bien faits le second, qu’on appelait le prince de Clèves, était digne de soutenir la gloire de son nom; il était brave et magnifique, et il avait une prudence qui ne se trouve guère avec la jeunesse. Le vidame de Chartres, descendu de cette ancienne maison de Vendôme, dont les princes du sang n’ont point dédaigné de porter le nom, était également distingué dans la guerre et dans la galanterie. Il était beau, de bonne mine, vaillant, hardi, libéral; toutes ces bonnes qualités étaient vives et éclatantes; enfin, il était seul digne d’être comparé au duc de Nemours, si quelqu’un lui eût pu être comparable. Mais ce prince était un chef-d’œuvre de la nature; ce qu’il avait de moins admirable était d’être l’homme du monde le mieux fait et le plus beau. Ce qui le mettait au-dessus des autres était une valeur incomparable, et un agrément dans son esprit, dans son visage et dans ses actions, que l’on n’a jamais vu qu’à lui seul; il avait un enjouement qui plaisait également aux hommes et aux femmes, une adresse extraordinaire dans tous ses exercices, une manière de s’habiller qui était toujours suivie de tout le monde, sans pouvoir être imitée, et enfin, un air dans toute sa personne, qui faisait qu’on ne pouvait regarder que lui dans tous les lieux où il paraissait. Il n’y avait aucune dame dans la cour, dont la gloire n’eût été flattée de le voir attaché à elle; peu de celles à qui il s’était attaché se pouvaient vanter de lui avoir résisté, et même plusieurs à qui il n’avait point témoigné de passion n’avaient pas laissé d’en avoir pour lui. Il avait tant de douceur et tant de disposition à la galanterie, qu’il ne pouvait refuser quelques soins à celles qui tâchaient de lui plaire ainsi il avait plusieurs maîtresses, mais il était difficile de deviner celle qu’il aimait véritablement. Il allait souvent chez la reine dauphine; la beauté de cette princesse, sa douceur, le soin qu’elle avait de plaire à tout le monde, et l’estime particulière qu’elle témoignait à ce prince, avaient souvent donné lieu de croire qu’il levait les yeux jusqu’à elle. Messieurs de Guise, dont elle était nièce, avaient beaucoup augmenté leur crédit et leur considération par son mariage; leur ambition les faisait aspirer à s’égaler aux princes du sang, et à partager le pouvoir du connétable de Montmorency. Le roi se reposait sur lui de la plus grande partie du gouvernement des affaires, et traitait le duc de Guise et le maréchal de Saint-André comme ses favoris. Mais ceux que la faveur ou les affaires approchaient de sa personne ne s’y pouvaient maintenir qu’en se soumettant à la duchesse de Valentinois; et quoiqu’elle n’eût plus de jeunesse ni de beauté, elle le gouvernait avec un empire si absolu, que l’on peut dire qu’elle était maîtresse de sa personne et de l’État. Le roi avait toujours aimé le connétable, et sitôt qu’il avait commencé à régner, il l’avait rappelé de l’exil où le roi François premier l’avait envoyé. La cour était partagée entre messieurs de Guise et le connétable, qui était soutenu des princes du sang. L’un et l’autre parti avait toujours songé à gagner la duchesse de Valentinois. Le duc d’Aumale, frère du duc de Guise, avait épousé une de ses filles; le connétable aspirait à la même alliance. Il ne se contentait pas d’avoir marié son fils aîné avec madame Diane, fille du roi et d’une dame de Piémont, qui se fit religieuse aussitôt qu’elle fut accouchée. Ce mariage avait eu beaucoup d’obstacles, par les promesses que monsieur de Montmorency avait faites à mademoiselle de Piennes, une des filles d’honneur de la reine; et bien que le roi les eût surmontés avec une patience et une bonté extrême, ce connétable ne se trouvait pas encore assez appuyé, s’il ne s’assurait de madame de Valentinois, et s’il ne la séparait de messieurs de Guise, dont la grandeur commençait à donner de l’inquiétude à cette duchesse. Elle avait retardé, autant qu’elle avait pu, le mariage du dauphin avec la reine d’Écosse la beauté et l’esprit capable et avancé de cette jeune reine, et l’élévation que ce mariage donnait à messieurs de Guise, lui étaient insupportables. Elle haïssait particulièrement le cardinal de Lorraine; il lui avait parlé avec aigreur, et même avec mépris. Elle voyait qu’il prenait des liaisons avec la reine; de sorte que le connétable la trouva disposée à s’unir avec lui, et à entrer dans son alliance, par le mariage de mademoiselle de La Marck, sa petite fille, avec monsieur d’Anville, son second fils, qui succéda depuis à sa charge sous le règne de Charles IX. Le connétable ne crut pas trouver d’obstacles dans l’esprit de monsieur d’Anville pour un mariage, comme il en avait trouvé dans l’esprit de monsieur de Montmorency; mais, quoique les raisons lui en fussent cachées, les difficultés n’en furent guère moindres. Monsieur d’Anville était éperdument amoureux de la reine dauphine, et, quelque peu d’espérance qu’il eût dans cette passion, il ne pouvait se résoudre à prendre un engagement qui partagerait ses soins. Le maréchal de Saint-André était le seul dans la cour qui n’eût point pris de parti. Il était un des favoris, et sa faveur ne tenait qu’à sa personne le roi l’avait aimé dès le temps qu’il était dauphin; et depuis, il l’avait fait maréchal de France, dans un âge où l’on n’a pas encore accoutumé de prétendre aux moindres dignités. Sa faveur lui donnait un éclat qu’il soutenait par son mérite et par l’agrément de sa personne, par une grande délicatesse pour sa table et pour ses meubles, et par la plus grande magnificence qu’on eût jamais vue en un particulier. La libéralité du roi fournissait à cette dépense; ce prince allait jusqu’à la prodigalité pour ceux qu’il aimait; il n’avait pas toutes les grandes qualités, mais il en avait plusieurs, et surtout celle d’aimer la guerre et de l’entendre; aussi avait-il eu d’heureux succès et si on en excepte la bataille de Saint-Quentin, son règne n’avait été qu’une suite de victoires. Il avait gagné en personne la bataille de Renty; le Piémont avait été conquis; les Anglais avaient été chassés de France, et l’empereur Charles-Quint avait vu finir sa bonne fortune devant la ville de Metz, qu’il avait assiégée inutilement avec toutes les forces de l’Empire et de l’Espagne. Néanmoins, comme le malheur de Saint-Quentin avait diminué l’espérance de nos conquêtes, et que, depuis, la fortune avait semblé se partager entre les deux rois, ils se trouvèrent insensiblement disposés à la paix. La duchesse douairière de Lorraine avait commencé à en faire des propositions dans le temps du mariage de monsieur le dauphin; il y avait toujours eu depuis quelque négociation secrète. Enfin, Cercamp, dans le pays d’Artois, fut choisi pour le lieu où l’on devait s’assembler. Le cardinal de Lorraine, le connétable de Montmorency et le maréchal de Saint-André s’y trouvèrent pour le roi; le duc d’Albe et le prince d’Orange, pour Philippe II; et le duc et la duchesse de Lorraine furent les médiateurs. Les principaux articles étaient le mariage de madame Élisabeth de France avec Don Carlos, infant d’Espagne, et celui de Madame sœur du roi, avec monsieur de Savoie. Le roi demeura cependant sur la frontière, et il y reçut la nouvelle de la mort de Marie, reine d’Angleterre. Il envoya le comte de Randan à Élisabeth, pour la complimenter sur son avènement à la couronne; elle le reçut avec joie. Ses droits étaient si mal établis, qu’il lui était avantageux de se voir reconnue par le roi. Ce comte la trouva instruite des intérêts de la cour de France, et du mérite de ceux qui la composaient; mais surtout il la trouva si remplie de la réputation du duc de Nemours, elle lui parla tant de fois de ce prince, et avec tant d’empressement, que, quand monsieur de Randan fut revenu, et qu’il rendit compte au roi de son voyage, il lui dit qu’il n’y avait rien que monsieur de Nemours ne pût prétendre auprès de cette princesse, et qu’il ne doutait point qu’elle ne fût capable de l’épouser. Le roi en parla à ce prince dès le soir même; il lui fit conter par monsieur de Randan toutes ses conversations avec Élisabeth, et lui conseilla de tenter cette grande fortune. Monsieur de Nemours crut d’abord que le roi ne lui parlait pas sérieusement; mais comme il vit le contraire —Au moins, Sire, lui dit-il, si je m’embarque dans une entreprise chimérique, par le conseil et pour le service de Votre Majesté, je la supplie de me garder le secret, jusqu’à ce que le succès me justifie vers le public, et de vouloir bien ne me pas faire paraître rempli d’une assez grande vanité, pour prétendre qu’une reine, qui ne m’a jamais vu, me veuille épouser par amour. Le roi lui promit de ne parler qu’au connétable de ce dessein, et il jugea même le secret nécessaire pour le succès. Monsieur de Randan conseillait à monsieur de Nemours d’aller en Angleterre sur le simple prétexte de voyager; mais ce prince ne put s’y résoudre. Il envoya Lignerolles qui était un jeune homme d’esprit, son favori, pour voir les sentiments de la reine, et pour tâcher de commencer quelque liaison. En attendant l’événement de ce voyage, il alla voir le duc de Savoie, qui était alors à Bruxelles avec le roi d’Espagne. La mort de Marie d’Angleterre apporta de grands obstacles à la paix; l’assemblée se rompit à la fin de novembre, et le roi revint à Paris. Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l’on doit croire que c’était une beauté parfaite, puisqu’elle donna de l’admiration dans un lieu où l’on était si accoutumé à voir de belles personnes. Elle était de la même maison que le vidame de Chartres, et une des plus grandes héritières de France. Son père était mort jeune, et l’avait laissée sous la conduite de madame de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires. Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans revenir à la cour. Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à l’éducation de sa fille; mais elle ne travailla pas seulement à cultiver son esprit et sa beauté; elle songea aussi à lui donner de la vertu et à la lui rendre aimable. La plupart des mères s’imaginent qu’il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner. Madame de Chartres avait une opinion opposée; elle faisait souvent à sa fille des peintures de l’amour; elle lui montrait ce qu’il a d’agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu’elle lui en apprenait de dangereux; elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs domestiques où plongent les engagements; et elle lui faisait voir, d’un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d’une honnête femme, et combien la vertu donnait d’éclat et d’élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance. Mais elle lui faisait voir aussi combien il était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance de soi-même, et par un grand soin de s’attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d’une femme, qui est d’aimer son mari et d’en être aimée. Cette héritière était alors un des grands partis qu’il y eût en France; et quoiqu’elle fût dans une extrême jeunesse, l’on avait déjà proposé plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui était extrêmement glorieuse, ne trouvait presque rien digne de sa fille; la voyant dans sa seizième année, elle voulut la mener à la cour. Lorsqu’elle arriva, le vidame alla au-devant d’elle; il fut surpris de la grande beauté de mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l’on n’a jamais vu qu’à elle; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et sa personne étaient pleins de grâce et de charmes. Le lendemain qu’elle fut arrivée, elle alla pour assortir des pierreries chez un Italien qui en trafiquait par tout le monde. Cet homme était venu de Florence avec la reine, et s’était tellement enrichi dans son trafic, que sa maison paraissait plutôt celle d’un grand seigneur que d’un marchand. Comme elle y était, le prince de Clèves y arriva. Il fut tellement surpris de sa beauté, qu’il ne put cacher sa surprise; et mademoiselle de Chartres ne put s’empêcher de rougir en voyant l’étonnement qu’elle lui avait donné. Elle se remit néanmoins, sans témoigner d’autre attention aux actions de ce prince que celle que la civilité lui devait donner pour un homme tel qu’il paraissait. Monsieur de Clèves la regardait avec admiration, et il ne pouvait comprendre qui était cette belle personne qu’il ne connaissait point. Il voyait bien par son air, et par tout ce qui était à sa suite, qu’elle devait être d’une grande qualité. Sa jeunesse lui faisait croire que c’était une fille; mais ne lui voyant point de mère, et l’Italien qui ne la connaissait point l’appelant madame, il ne savait que penser, et il la regardait toujours avec étonnement. Il s’aperçut que ses regards l’embarrassaient, contre l’ordinaire des jeunes personnes qui voient toujours avec plaisir l’effet de leur beauté; il lui parut même qu’il était cause qu’elle avait de l’impatience de s’en aller, et en effet elle sortit assez promptement. Monsieur de Clèves se consola de la perdre de vue, dans l’espérance de savoir qui elle était; mais il fut bien surpris quand il sut qu’on ne la connaissait point. Il demeura si touché de sa beauté, et de l’air modeste qu’il avait remarqué dans ses actions, qu’on peut dire qu’il conçut pour elle dès ce moment une passion et une estime extraordinaires. Il alla le soir chez Madame, sœur du roi. Cette princesse était dans une grande considération, par le crédit qu’elle avait sur le roi, son frère; et ce crédit était si grand, que le roi, en faisant la paix, consentait à rendre le Piémont, pour lui faire épouser le duc de Savoie. Quoiqu’elle eût désiré toute sa vie de se marier, elle n’avait jamais voulu épouser qu’un souverain, et elle avait refusé pour cette raison le roi de Navarre lorsqu’il était duc de Vendôme, et avait toujours souhaité monsieur de Savoie; elle avait conservé de l’inclination pour lui depuis qu’elle l’avait vu à Nice, à l’entrevue du roi François premier et du pape Paul troisième. Comme elle avait beaucoup d’esprit, et un grand discernement pour les belles choses, elle attirait tous les honnêtes gens, et il y avait de certaines heures où toute la cour était chez elle. Monsieur de Clèves y vint à son ordinaire; il était si rempli de l’esprit et de la beauté de mademoiselle de Chartres, qu’il ne pouvait parler d’autre chose. Il conta tout haut son aventure, et ne pouvait se lasser de donner des louanges à cette personne qu’il avait vue, qu’il ne connaissait point. Madame lui dit qu’il n’y avait point de personne comme celle qu’il dépeignait, et que s’il y en avait quelqu’une, elle serait connue de tout le monde. Madame de Dampierre, qui était sa dame d’honneur et amie de madame de Chartres, entendant cette conversation, s’approcha de cette princesse, et lui dit tout bas que c’était sans doute mademoiselle de Chartres que monsieur de Clèves avait vue. Madame se retourna vers lui, et lui dit que s’il voulait revenir chez elle le lendemain, elle lui ferait voir cette beauté dont il était si touché. Mademoiselle de Chartres parut en effet le jour suivant; elle fut reçue des reines avec tous les agréments qu’on peut s’imaginer, et avec une telle admiration de tout le monde, qu’elle n’entendait autour d’elle que des louanges. Elle les recevait avec une modestie si noble, qu’il ne semblait pas qu’elle les entendît, ou du moins qu’elle en fût touchée. Elle alla ensuite chez Madame, sœur du roi. Cette princesse, après avoir loué sa beauté, lui conta l’étonnement qu’elle avait donné à monsieur de Clèves. Ce prince entra un moment après. —Venez, lui dit-elle, voyez si je ne vous tiens pas ma parole, et si en vous montrant mademoiselle de Chartres, je ne vous fais pas voir cette beauté que vous cherchiez; remerciez-moi au moins de lui avoir appris l’admiration que vous aviez déjà pour elle. Monsieur de Clèves sentit de la joie de voir que cette personne qu’il avait trouvée si aimable était d’une qualité proportionnée à sa beauté; il s’approcha d’elle, et il la supplia de se souvenir qu’il avait été le premier à l’admirer, et que, sans la connaître, il avait eu pour elle tous les sentiments de respect et d’estime qui lui étaient dus. Le chevalier de Guise et lui, qui étaient amis, sortirent ensemble de chez Madame. Ils louèrent d’abord mademoiselle de Chartres sans se contraindre. Ils trouvèrent enfin qu’ils la louaient trop, et ils cessèrent l’un et l’autre de dire ce qu’ils en pensaient; mais ils furent contraints d’en parler les jours suivants, partout où ils se rencontrèrent. Cette nouvelle beauté fut longtemps le sujet de toutes les conversations. La reine lui donna de grandes louanges, et eut pour elle une considération extraordinaire; la reine dauphine en fit une de ses favorites, et pria madame de Chartres de la mener souvent chez elle. Mesdames, filles du roi, l’envoyaient chercher pour être de tous leurs divertissements. Enfin, elle était aimée et admirée de toute la cour, excepté de madame de Valentinois. Ce n’est pas que cette beauté lui donnât de l’ombrage une trop longue expérience lui avait appris qu’elle n’avait rien à craindre auprès du roi; mais elle avait tant de haine pour le vidame de Chartres, qu’elle avait souhaité d’attacher à elle par le mariage d’une de ses filles, et qui s’était attaché à la reine, qu’elle ne pouvait regarder favorablement une personne qui portait son nom, et pour qui il faisait paraître une grande amitié. Le prince de Clèves devint passionnément amoureux de mademoiselle de Chartres, et souhaitait ardemment de l’épouser; mais il craignait que l’orgueil de madame de Chartres ne fût blessé de donner sa fille à un homme qui n’était pas l’aîné de sa maison. Cependant cette maison était si grande, et le comte d’Eu, qui en était l’aîné, venait d’épouser une personne si proche de la maison royale, que c’était plutôt la timidité que donne l’amour, que de véritables raisons, qui causaient les craintes de monsieur de Clèves. Il avait un grand nombre de rivaux le chevalier de Guise lui paraissait le plus redoutable par sa naissance, par son mérite, et par l’éclat que la faveur donnait à sa maison. Ce prince était devenu amoureux de mademoiselle de Chartres le premier jour qu’il l’avait vue; il s’était aperçu de la passion de monsieur de Clèves, comme monsieur de Clèves s’était aperçu de la sienne. Quoiqu’ils fussent amis, l’éloignement que donnent les mêmes prétentions ne leur avait pas permis de s’expliquer ensemble; et leur amitié s’était refroidie, sans qu’ils eussent eu la force de s’éclaircir. L’aventure qui était arrivée à monsieur de Clèves, d’avoir vu le premier mademoiselle de Chartres, lui paraissait un heureux présage, et semblait lui donner quelque avantage sur ses rivaux; mais il prévoyait de grands obstacles par le duc de Nevers son père. Ce duc avait d’étroites liaisons avec la duchesse de Valentinois elle était ennemie du vidame, et cette raison était suffisante pour empêcher le duc de Nevers de consentir que son fils pensât à sa nièce. Madame de Chartres, qui avait eu tant d’application pour inspirer la vertu à sa fille, ne discontinua pas de prendre les mêmes soins dans un lieu où ils étaient si nécessaires, et où il y avait tant d’exemples si dangereux. L’ambition et la galanterie étaient l’âme de cette cour, et occupaient également les hommes et les femmes. Il y avait tant d’intérêts et tant de cabales différentes, et les dames y avaient tant de part, que l’amour était toujours mêlé aux affaires, et les affaires à l’amour. Personne n’était tranquille, ni indifférent; on songeait à s’élever, à plaire, à servir ou à nuire; on ne connaissait ni l’ennui, ni l’oisiveté, et on était toujours occupé des plaisirs ou des intrigues. Les dames avaient des attachements particuliers pour la reine, pour la reine dauphine, pour la reine de Navarre, pour Madame, sœur du roi, ou pour la duchesse de Valentinois. Les inclinations, les raisons de bienséance, ou le rapport d’humeur faisaient ces différents attachements. Celles qui avaient passé la première jeunesse et qui faisaient profession d’une vertu plus austère étaient attachées à la reine. Celles qui étaient plus jeunes et qui cherchaient la joie et la galanterie faisaient leur cour à la reine dauphine. La reine de Navarre avait ses favorites; elle était jeune et elle avait du pouvoir sur le roi son mari il était joint au connétable, et avait par là beaucoup de crédit. Madame, sœur du roi, conservait encore de la beauté, et attirait plusieurs dames auprès d’elle. La duchesse de Valentinois avait toutes celles qu’elle daignait regarder; mais peu de femmes lui étaient agréables; et excepté quelques-unes qui avaient sa familiarité et sa confiance, et dont l’humeur avait du rapport avec la sienne, elle n’en recevait chez elle que les jours où elle prenait plaisir à avoir une cour comme celle de la reine. Toutes ces différentes cabales avaient de l’émulation et de l’envie les unes contre les autres les dames qui les composaient avaient aussi de la jalousie entre elles, ou pour la faveur, ou pour les amants; les intérêts de grandeur et d’élévation se trouvaient souvent joints à ces autres intérêts moins importants, mais qui n’étaient pas moins sensibles. Ainsi il y avait une sorte d’agitation sans désordre dans cette cour, qui la rendait très agréable, mais aussi très dangereuse pour une jeune personne. Madame de Chartres voyait ce péril, et ne songeait qu’aux moyens d’en garantir sa fille. Elle la pria, non pas comme sa mère, mais comme son amie, de lui faire confidence de toutes les galanteries qu’on lui dirait, et elle lui promit de lui aider à se conduire dans des choses où l’on était souvent embarrassée quand on était jeune. Le chevalier de Guise fit tellement paraître les sentiments et les desseins qu’il avait pour mademoiselle de Chartres, qu’ils ne furent ignorés de personne. Il ne voyait néanmoins que de l’impossibilité dans ce qu’il désirait; il savait bien qu’il n’était point un parti qui convînt à mademoiselle de Chartres, par le peu de biens qu’il avait pour soutenir son rang; et il savait bien aussi que ses frères n’approuveraient pas qu’il se mariât, par la crainte de l’abaissement que les mariages des cadets apportent d’ordinaire dans les grandes maisons. Le cardinal de Lorraine lui fit bientôt voir qu’il ne se trompait pas; il condamna l’attachement qu’il témoignait pour mademoiselle de Chartres, avec une chaleur extraordinaire; mais il ne lui en dit pas les véritables raisons. Ce cardinal avait une haine pour le vidame, qui était secrète alors, et qui éclata depuis. Il eût plutôt consenti à voir son frère entrer dans tout autre alliance que dans celle de ce vidame; et il déclara si publiquement combien il en était éloigné, que madame de Chartres en fut sensiblement offensée. Elle prit de grands soins de faire voir que le cardinal de Lorraine n’avait rien à craindre, et qu’elle ne songeait pas à ce mariage. Le vidame prit la même conduite, et sentit, encore plus que madame de Chartres, celle du cardinal de Lorraine, parce qu’il en savait mieux la cause. Le prince de Clèves n’avait pas donné des marques moins publiques de sa passion, qu’avait fait le chevalier de Guise. Le duc de Nevers apprit cet attachement avec chagrin. Il crut néanmoins qu’il n’avait qu’à parler à son fils, pour le faire changer de conduite; mais il fut bien surpris de trouver en lui le dessein formé d’épouser mademoiselle de Chartres. Il blâma ce dessein; il s’emporta et cacha si peu son emportement, que le sujet s’en répandit bientôt à la cour, et alla jusqu’à madame de Chartres. Elle n’avait pas mis en doute que monsieur de Nevers ne regardât le mariage de sa fille comme un avantage pour son fils; elle fut bien étonnée que la maison de Clèves et celle de Guise craignissent son alliance, au lieu de la souhaiter. Le dépit qu’elle eut lui fit penser à trouver un parti pour sa fille, qui la mît au-dessus de ceux qui se croyaient au-dessus d’elle. Après avoir tout examiné, elle s’arrêta au prince dauphin, fils du duc de Montpensier. Il était lors à marier, et c’était ce qu’il y avait de plus grand à la cour. Comme madame de Chartres avait beaucoup d’esprit, qu’elle était aidée du vidame qui était dans une grande considération, et qu’en effet sa fille était un parti considérable, elle agit avec tant d’adresse et tant de succès, que monsieur de Montpensier parut souhaiter ce mariage, et il semblait qu’il ne s’y pouvait trouver de difficultés. Le vidame, qui savait l’attachement de monsieur d’Anville pour la reine dauphine, crut néanmoins qu’il fallait employer le pouvoir que cette princesse avait sur lui, pour l’engager à servir mademoiselle de Chartres auprès du roi et auprès du prince de Montpensier, dont il était ami intime. Il en parla à cette reine, et elle entra avec joie dans une affaire où il s’agissait de l’élévation d’une personne qu’elle aimait beaucoup; elle le témoigna au vidame, et l’assura que, quoiqu’elle sût bien qu’elle ferait une chose désagréable au cardinal de Lorraine, son oncle, elle passerait avec joie par-dessus cette considération, parce qu’elle avait sujet de se plaindre de lui, et qu’il prenait tous les jours les intérêts de la reine contre les siens propres. Les personnes galantes sont toujours bien aises qu’un prétexte leur donne lieu de parler à ceux qui les aiment. Sitôt que le vidame eut quitté madame la dauphine, elle ordonna à Châtelart, qui était favori de monsieur d’Anville, et qui savait la passion qu’il avait pour elle, de lui aller dire, de sa part, de se trouver le soir chez la reine. Châtelart reçut cette commission avec beaucoup de joie et de respect. Ce gentilhomme était d’une bonne maison de Dauphiné; mais son mérite et son esprit le mettaient au-dessus de sa naissance. Il était reçu et bien traité de tout ce qu’il y avait de grands seigneurs à la cour, et la faveur de la maison de Montmorency l’avait particulièrement attaché à monsieur d’Anville. Il était bien fait de sa personne, adroit à toutes sortes d’exercices; il chantait agréablement, il faisait des vers, et avait un esprit galant et passionné qui plut si fort à monsieur d’Anville, qu’il le fit confident de l’amour qu’il avait pour la reine dauphine. Cette confidence l’approchait de cette princesse, et ce fut en la voyant souvent qu’il prit le commencement de cette malheureuse passion qui lui ôta la raison, et qui lui coûta enfin la vie. Monsieur d’Anville ne manqua pas d’être le soir chez la reine; il se trouva heureux que madame la dauphine l’eût choisi pour travailler à une chose qu’elle désirait, et il lui promit d’obéir exactement à ses ordres; mais madame de Valentinois, ayant été avertie du dessein de ce mariage, l’avait traversé avec tant de soin, et avait tellement prévenu le roi que, lorsque monsieur d’Anville lui en parla, il lui fit paraître qu’il ne l’approuvait pas, et lui ordonna même de le dire au prince de Montpensier. L’on peut juger ce que sentit madame de Chartres par la rupture d’une chose qu’elle avait tant désirée, dont le mauvais succès donnait un si grand avantage à ses ennemis, et faisait un si grand tort à sa fille. La reine dauphine témoigna à mademoiselle de Chartres, avec beaucoup d’amitié, le déplaisir qu’elle avait de lui avoir été inutile —Vous voyez, lui dit-elle, que j’ai un médiocre pouvoir; je suis si haïe de la reine et de la duchesse de Valentinois, qu’il est difficile que par elles, ou par ceux qui sont dans leur dépendance, elles ne traversent toujours toutes les choses que je désire. Cependant, ajouta-t-elle, je n’ai jamais pensé qu’à leur plaire; aussi elles ne me haïssent qu’à cause de la reine ma mère, qui leur a donné autrefois de l’inquiétude et de la jalousie. Le roi en avait été amoureux avant qu’il le fût de madame de Valentinois; et dans les premières années de son mariage, qu’il n’avait point encore d’enfants, quoiqu’il aimât cette duchesse, il parut quasi résolu de se démarier pour épouser la reine ma mère. Madame de Valentinois qui craignait une femme qu’il avait déjà aimée, et dont la beauté et l’esprit pouvaient diminuer sa faveur, s’unit au connétable, qui ne souhaitait pas aussi que le roi épousât une sœur de messieurs de Guise. Ils mirent le feu roi dans leurs sentiments, et quoiqu’il haït mortellement la duchesse de Valentinois, comme il aimait la reine, il travailla avec eux pour empêcher le roi de se démarier; mais pour lui ôter absolument la pensée d’épouser la reine ma mère, ils firent son mariage avec le roi d’Écosse, qui était veuf de madame Magdeleine, sœur du roi, et ils le firent parce qu’il était le plus prêt à conclure, et manquèrent aux engagements qu’on avait avec le roi d’Angleterre, qui la souhaitait ardemment. Il s’en fallait peu même que ce manquement ne fît une rupture entre les deux rois. Henri VIII ne pouvait se consoler de n’avoir pas épousé la reine ma mère; et, quelque autre princesse française qu’on lui proposât, il disait toujours qu’elle ne remplacerait jamais celle qu’on lui avait ôtée. Il est vrai aussi que la reine ma mère était une parfaite beauté, et que c’est une chose remarquable que, veuve d’un duc de Longueville, trois rois aient souhaité de l’épouser; son malheur l’a donnée au moindre, et l’a mise dans un royaume où elle ne trouve que des peines. On dit que je lui ressemble je crains de lui ressembler aussi par sa malheureuse destinée, et, quelque bonheur qui semble se préparer pour moi, je ne saurais croire que j’en jouisse. Mademoiselle de Chartres dit à la reine que ces tristes pressentiments étaient si mal fondés, qu’elle ne les conserverait pas longtemps, et qu’elle ne devait point douter que son bonheur ne répondît aux apparences. Personne n’osait plus penser à mademoiselle de Chartres, par la crainte de déplaire au roi, ou par la pensée de ne pas réussir auprès d’une personne qui avait espéré un prince du sang. Monsieur de Clèves ne fut retenu par aucune de ces considérations. La mort du duc de Nevers, son père, qui arriva alors, le mit dans une entière liberté de suivre son inclination, et, sitôt que le temps de la bienséance du deuil fut passé, il ne songea plus qu’aux moyens d’épouser mademoiselle de Chartres. Il se trouvait heureux d’en faire la proposition dans un temps où ce qui s’était passé avait éloigné les autres partis, et où il était quasi assuré qu’on ne la lui refuserait pas. Ce qui troublait sa joie, était la crainte de ne lui être pas agréable, et il eût préféré le bonheur de lui plaire à la certitude de l’épouser sans en être aimé. Le chevalier de Guise lui avait donné quelque sorte de jalousie; mais comme elle était plutôt fondée sur le mérite de ce prince que sur aucune des actions de mademoiselle de Chartres, il songea seulement à tâcher de découvrir qu’il était assez heureux pour qu’elle approuvât la pensée qu’il avait pour elle. Il ne la voyait que chez les reines, ou aux assemblées; il était difficile d’avoir une conversation particulière. Il en trouva pourtant les moyens, et il lui parla de son dessein et de sa passion avec tout le respect imaginable; il la pressa de lui faire connaître quels étaient les sentiments qu’elle avait pour lui, et il lui dit que ceux qu’il avait pour elle étaient d’une nature qui le rendrait éternellement malheureux, si elle n’obéissait que par devoir aux volontés de madame sa mère. Comme mademoiselle de Chartres avait le cœur très noble et très bien fait, elle fut véritablement touchée de reconnaissance du procédé du prince de Clèves. Cette reconnaissance donna à ses réponses et à ses paroles un certain air de douceur qui suffisait pour donner de l’espérance à un homme aussi éperdument amoureux que l’était ce prince de sorte qu’il se flatta d’une partie de ce qu’il souhaitait. Elle rendit compte à sa mère de cette conversation, et madame de Chartres lui dit qu’il y avait tant de grandeur et de bonnes qualités dans monsieur de Clèves, et qu’il faisait paraître tant de sagesse pour son âge, que, si elle sentait son inclination portée à l’épouser, elle y consentirait avec joie. Mademoiselle de Chartres répondit qu’elle lui remarquait les mêmes bonnes qualités, qu’elle l’épouserait même avec moins de répugnance qu’un autre, mais qu’elle n’avait aucune inclination particulière pour sa personne. Dès le lendemain, ce prince fit parler à madame de Chartres; elle reçut la proposition qu’on lui faisait, et elle ne craignit point de donner à sa fille un mari qu’elle ne pût aimer, en lui donnant le prince de Clèves. Les articles furent conclus; on parla au roi, et ce mariage fut su de tout le monde. Monsieur de Clèves se trouvait heureux, sans être néanmoins entièrement content. Il voyait avec beaucoup de peine que les sentiments de mademoiselle de Chartres ne passaient pas ceux de l’estime et de la reconnaissance, et il ne pouvait se flatter qu’elle en cachât de plus obligeants, puisque l’état où ils étaient lui permettait de les faire paraître sans choquer son extrême modestie. Il ne se passait guère de jours qu’il ne lui en fît ses plaintes. —Est-il possible, lui disait-il, que je puisse n’être pas heureux en vous épousant? Cependant il est vrai que je ne le suis pas. Vous n’avez pour moi qu’une sorte de bonté qui ne peut me satisfaire; vous n’avez ni impatience, ni inquiétude, ni chagrin; vous n’êtes pas plus touchée de ma passion que vous le seriez d’un attachement qui ne serait fondé que sur les avantages de votre fortune, et non pas sur les charmes de votre personne.—Il y a de l’injustice à vous plaindre, lui répondit-elle; je ne sais ce que vous pouvez souhaiter au-delà de ce que je fais, et il me semble que la bienséance ne permet pas que j’en fasse davantage.
La grande ambition des femmes est d'inspirer de l'amour. Commentaires Aucun commentaire, soyez le premier à commenter ! Ajouter un commentaire Connectez-vous pour commenter ou remplissez les champs ci-dessous Pseudo* E-mail* Site Web Merci de recopier le code ci-dessous* Être prévenu par e-mail des nouveaux commentaires. * champs obligatoires
Comment Don't forget that insults, racism, etc. are forbidden by Skyrock's 'General Terms of Use' and that you can be identified by your IP address if someone makes a in chanel, Posted on Tuesday, 02 September 2008 at 620 PM ???un problème??? mé je t'aime qd mm !! namour3s3, Posted on Tuesday, 02 September 2008 at 1205 AM J'ai tetre oublié "Aimée de Camille", mais en tout cas, toi, je ne suis pas prete de t'oublier ! Je T'aime Pour Toujours Ma beauté D'amour ... pot de fleur, Posted on Sunday, 31 August 2008 at 732 PM je t'aiiime pot de fleur, Posted on Sunday, 31 August 2008 at 130 PM dans ta salle de bain en plus tu gere albert jtaiime RSS
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